Ce que vous ignorez peut-être de Rodin

Louis-Auguste Rodin, ce fameux sculpteur qui attire les foules à chaque exposition. C’est simple, si vous voulez que votre exposition de sculpture ait du succès il faut y faire apparaître le nom de Rodin. Dernièrement vous avez peut-être été voir « L’Enfer selon Rodin » au musée Rodin et en ce moment « Rodin : L’exposition du centenaire » au Grand-Palais.

 

Ce que l’on retient souvent c’est son travail « expressif » et « particulier » en sculpture que nos contemporains qualifieraient de « moderniste » ou  « révolutionnaire » sans trop se préoccuper de la définition de ces mots. On dit de lui qu’il est « novateur » et « visionnaire » en pensant qu’il s’affranchit des limites et règles de la sculpture du XIXe siècle. Et peut-être le trouvez-vous « fainéant » après avoir appris qu’il ne sculptait pas lui-même ses œuvres et déléguait ce travail à ses élèves ?

Et si l’histoire en était tout autre ?

En réalité avant de devenir un sculpteur de renom, Rodin s’est formé à la statuaire décorative. Il entra à la petite école destinée à former les meilleurs artisans et ouvriers d’art qu’il quittera 3 ans plus tard, dans l’espoir d’être admis à l’école des Beaux-Arts à Paris. Malheureusement il sera refusé et ce, trois fois de suite. Cela ne laissait donc pas présager un avenir radieux pour l’artiste !

Il commence alors par chercher du travail en tant que simple sculpteur et réalisera des travaux de restauration ou répondra à des commandes publiques diverses. Rodin n’est qu’une petite main anonyme parmi tant d’autres et non le sculpteur à la mode que l’on s’arrache.

 

Rodin va donc s’exercer avec des objets de joailleries de luxe, des ensembles de tables qu’il sera chargé d’exécuter à la manufacture de Sèvres dès 1879. Il y resta plusieurs années et effectuera un travail en série. Ici, il faut répondre au goût des commanditaires privés, nulle place pour des extravagances. La production d’un objet d’art est presque industrielle : chacun a une tâche qui lui est attribuée et doit s’y tenir. Ainsi on dénote plusieurs étapes comme le dessin, le moulage, la réalisation, l’incrustation, la cuisson, etc. Rodin avait alors pour principale mission la conception des décors et parfois de la forme de l’objet d’art. Cependant, étant donné le procédé de création nous ne pouvons pas avec exactitude définir sur quels objets Rodin a-t-il travaillé et jusqu’où va son intervention. C’est un art où le nom des artisans s’efface. Même après avoir quitté la manufacture, en 1883, il ne cessera de collaborer à distance avec ces derniers à la composition de décors sur des vases qu’on lui envoyait. De cette période les œuvres les plus connues sont ses vases Saigon ou encore sa plaquette Le printemps qui reprend un motif de la porte des Enfers. Il y exerce une certaine liberté dans la conception des décors tout en étant contraint par la chaîne de production dont il apprendra beaucoup.

 

C’est comme employé de la manufacture de Sèvres qu’en Juin 1879 il se présente afin d’obtenir une commande publique pour l’Hôtel de ville de Paris. Grâce à l’appui de Carrier-Belleuse, son patron d’atelier à la manufacture, Rodin obtient cette commande en 1880. Vous ne le savez peut-être pas, parisiens que vous êtes, quand vous passez devant ce monument, tout en haut de celui-ci se trouve une œuvre de Rodin : Pierre d’Alembert. On est loin de ce que l’on connaît de lui aujourd’hui ! Et tout de même, on sent déjà ses futures inclinaisons stylistiques.

On parle souvent très peu de l’impact qu’a eu cette formation aux arts décoratifs et qui forgea pourtant sa conception de la sculpture. Prenons par exemple la porte la plus célèbre : celle des Enfers. Elle fut commandée par l’État le 16 Août 1880 afin de décorer le futur musée des arts décoratifs qui n’a finalement jamais été construit. Dès le départ, on comprend alors bien qu’il s’agit d’une œuvre d’art décorative et non d’une statuaire à proprement parler. Si on étudie rapidement l’histoire de sa création on se rend vite compte qu’il y a comme un air de déjà-vu. Pour la composition de la porte, Rodin travaille par groupes qu’il va moduler, déplacer, rassembler ou extraire pour en faire des œuvres autonomes. Ainsi, presque l’entièreté de son Œuvre vient de son projet de la porte des Enfers. On connaît par exemple son fameux baiser qui fut évincé du projet final – qui ne fut d’ailleurs jamais connu – car jugé trop « positif » pour l’esprit de la porte. Et puis, il y a tous ces groupes qu’il reprend et édifie au rang de sculpture à part entière en ne modifiant que leur position, leur enchevêtrement, ou encore leur socle.

 

Cette manière de travailler et penser la sculpture lui vient peut-être de ce fameux Carrier-Belleuse. Il entra dans son atelier en 1871 où travaille la terre, matière peu coûteuse et qui permet de produire en série. Carrier-Belleuse créait selon une formule toute faite : un modèle de figurine qu’il démultipliait et accoutumait pour renouveler la production et de créer de nouvelles formes afin de répondre aux goût des clients.

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Atelier Carrier-Belleuse, Toilette de Vénus, Secret de Vénus, Vénus et l’Amour, terre cuite, vers 1871, musée Rodin.

En somme, ce qu’il faut retenir c’est que la formation aux arts décoratifs procura à Rodin une connaissance particulière des pratiques de la sculpture lui permettant d’aller en l’encontre de ces règles : L’apprentissage de la sculpture en série l’a poussé à concevoir son œuvre comme modulable et réutilisable à l’infini tout en minimisant l’intervention de l’artiste sur sa sculpture qui existe par elle-même.

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